IV

Une certaine qualité d’os

 

 

 

— Sov ! Debout Sov !

 

) Au son de la harpe éolienne, j’ai gigoté dans mon sac de couchage, sans chercher à ouvrir les yeux. Une première salve, un long froissement d’étoffe, soutenu, cinglant, puis le redoux des caresses pleines, lorsque le souffle se fait enveloppant et rond, jusqu’à l’empâtement. Ça se hausse, seconde salve, dans la véhémence et presque claquée. Un calme suit, qui aspire le corps vers l’avant. Puis troisième salve, forte puis decrescendo, jusqu’à ne plus onduler qu’avec les nuances d’une brise.

 

 

C’est le slamino, deuxième forme du vent, dans une variante banale dite de Malvini, fréquente dans les dunes, en lande dodue et en pays de collines. Il faut le contrer entre les crêtes, dans le creux des salves, en tiers temps et sans à-coup. J’ai ouvert les yeux, la journée sera belle. Tout le monde a déjà replié son auvent et fermé son sac. Un reste de feu réchauffe un reste de thé, que j’avale, parce que les crocs sont déjà harnachés, que Golgoth étire la quille de son ventre, que Caracole a déjà filé et que la horde, tout simplement, attend que son scribe prenne place dans le Fer pour avancer.

— Rangs libres ! Contre en ficelle ! Le vent n’est guère véloce, il faut le reconnaître, et le Goth a complètement raison : inutile de progresser en bloc et de barrer aux autres le paysage. Déployés en ligne, nous remondons rapidement le vallon qui nous abritait en serpentant entre les buttes chevelues, afin de tirer un profit optimal des contrevents. Nous passons un col, puis un deuxième vallon, moins profond et moins ensablé, encore un collet, suivi d’un troisième vallon… Cinq semaines se sont écoulées depuis le furvent. Nous sommes progressivement sortis des sables, des plaines de sel et des barkhanes, tuantes à escalader, pour retrouver une lande plus clémente. D’immenses prairies s’écoulent, détalent à notre rencontre, comme des marmottes à longue fourrure qui se glisseraient sous nos cuisses en riant…

 

 Une journée de spleen sous slamino. Coriolis s’est éloignée d’emblée ce matin (ma belle chienne de Trace) pour suivre qui ? Caracole. Je contrais devant dans la prairie et, à un moment, je me suis retourné sur notre petite bande de fous. Étrange. Nous prenons chaque saison davantage la couleur de ce qui nous traverse. Nous récoltons les criblures des moissons mal broyées, la poussière des murs délités, des chemins qui s’effacent. Nous essuyons les pluies qui ne tombent plus, mais coulent, comme si l’horizon se vidait de ses larmes sur nos joues. Le vent nous réveille, nous excite, nous calme, nous berce et nous lave. Il se pose sur nos fronts comme une main leste, il nous gifle et nous saigne, il nous cajole et il nous soigne. Personne ne vous dira dans la horde qu’il adore le vent. Personne ne vous dira le contraire non plus. Il est des mondes (jetait hier Caracole) où le vent naît et meurt. Vient, disparaît. Selon les jours, selon les heures. Si un pareil monde existe, aimer (ou ne pas aimer) le vent y a un sens : on peut comparer. Mais ici ? Qui se plaindra qu’il y a des nuages au ciel et de la terre pour nos pieds ? Puisqu’ils ont été là, toujours, qu’ils y sont et y seront éternellement. Le vent est, il est là. Alors je la ferme et j’en bouffe.

 

 Au loin, j’entendis un sifflement : pas celui d’un boomerang ou d’un disque jeté – le sifflement d’une masse lourde, filant à vive allure… Un coup de trompe soudain à travers… Puis la terre en amont de la plaine se mit à trembler, elle se déchira sourdement.

 

π Lorsque l’événement arriva, je n’avais personne devant moi. Pas même Golgoth, qui s’était arrêté pour regarder un gorce. Je cherchais la meilleure trace. Une plaine montante s’étalait à perte de vue, vert tendre avec des reflets métalliques. À gauche, une forêt linéaire épaisse de trois arbres donnait le cap. À droite lui répondait une haie de buis, trouée par endroits. Contrer proche de la haie paraissait le meilleur choix. Elle était plus apte à casser le vent de sol que la forêt, où les turbulences sont parfois sévères. Je commençais donc à obliquer.

 

¿’ Ils freinèrent comme eux seuls savent le faire, schi-rek-ram, laissant aux mâts la voilure, à l’audace, quitte à casser, mais inversant les hélices en proue, qu’elles contresoufflent – et plaquant sec la coque au sol, pour la racle et le bon frottement.

 

) Un splendide navire fréole, un cinq-mâts toutes voiles dehors, avait surgi du fond de l’horizon. En huit secondes, il fut sur nous. Avec de part et d’autre de la coque en suspension, giflant l’herbe, une nuée de vélichars et d’ailes de parapentes qui se croisaient haut par-dessus la mâture. Je ne sais ni comment il nous vit, ni comment il freina. Je sais simplement qu’il passa à dix pas de moi et qu’il laboura parmi la horde, sans toucher personne. Lorsque la terre a cessé de se tordre, ils ont relevé les ailerons latéraux, rétracté les socs et laissé la coque s’immobiliser en douceur. Le bois a mugi sur le tapis d’herbes couchées. J’ai entendu les roues des chars tractés, le claquement des ailes à l’arrêt et la toile faseyante des cerfs-volants de freinage. Après, une forme de silence tanguant. Trois coups de trompe esseulés. Pour mieux que nous réalisions qui ils étaient.

 

¿’ L’Escadre frêle, comme ils aiment à s’appeler, la plus pointue, la plus terriblement fluide de toute la confrérie fréole ! Celle qui aime surprendre, toujours, qui ne stationne pas ! Qui ne s’amarre plus à l’arrière des villages, dans ces pauvres ports à gros murs porteurs puisqu’ils tiennent au vent n’importe où, les bougres, en plein désert, grâce aux hélices ! Youhou ! Les Vélivoles ! Avec Sharav, le contre-amiral et son alter ego Elkin, commodore de l’aval, qui prend les commandes dès qu’il s’agit de filer liquide, cap ouest, vent en poupe ! Je connais ces gars-là, en ma qualité de Caracole ! Les meilleurs tireurs de bord de toute la flotte ! Des parcoureurs, qui veulent tout voir, tout connaître, tout comprendre ! Des avaleurs d’espace, sans carte, qui azimutent au quadravent et aux étoiles, parce qu’ils naviguent aussi de nuit, à la fraîche !

 

) Depuis trois ans, nous n’avions plus rencontré le moindre vaisseau dévalant de l’amont. Des chars à voile oui, souvent ; des aéroglisseurs de petit calibre ; de solides contras, capables de remonter une stèche à l’hélice, en pédalant un peu ; mais pas de drakkairs, aucun de cette envergure. Au point qu’entre nous s’était faite jour cette conviction que hormis quelques cités en pointe, isolées, qui étaient tatouées en capitale sur la colonne vertébrale de Talweg, nous ne croiserions plus grand monde – et certainement pas des Fréoles. Nous en tirions une certaine inquiétude mais aussi un orgueil du cœur duquel l’usure et la solitude (intestine en chacun) se relativisaient. Dès que le navire stoppa, la stupeur passée, je sus au fond de moi trois choses : les Fréoles avaient progressé, en matière de technologie éolienne, bien plus, en trois ans, que nous n’aurions pu le soupçonner, que pour venir d’aussi haut, ils maîtrisaient désormais pleinement la remontée à contrevent que nous étions certainement loin, très loin encore de l’Extrême-Amont et sans doute incapables de l’atteindre avant eux. Je suis resté debout, hébété un long moment, avec le reste de la horde éparpillée dans les hautes herbes. J’ai cherché Golgoth. Sa carcasse voûtait sous les turbulences de sillage. Il me tournait le dos, obnubilé par le navire fréole. Je l’ai appelé. Il s’est retourné lentement, a lu sur mon visage et s’est ressaisi un peu :

— Sortez les étendards ! Formez le diamant de contre ! En position de parade pour les Fréoles.

 

 

Il l’a jeté dans le vent, sans regarder personne, comme s’il se parlait à lui-même. La horde s’est rassemblée mécaniquement. La charpente d’ordinaire si droite et noble de Pietro s’est approchée, je l’ai regardé, il m’a regardé. La poutre de ses épaules fléchissait : « Nous ne sommes plus rien désormais, Sov. Qu’une caste déchue, ridicule et dépassée. Notre temps est révolu. » Voilà ce qu’elle disait. Puis il est entré dans le Fer. Et nous avons commencé à avaler vers le navire fréole.

— Ne vous fatiguez pas, les pousse-cailloux ! Écoutez Papacole ! Leurs ailiers vont faire pivolter le vaisseau… Et ils vont remonder tout doucettement jusqu’à nous, sortir la passerelle d’apparat et vous faire descendre, pour vous accueillir, les femmes les plus luisantes qu’ils auront su séduire sur dix mois carrés alentour !

 

π Ils sont une centaine, pour moitié des femmes, d’une beauté peu commune. Les matelots sont habillés de fauve, du violet sombre jusqu’au jaune, selon un vague grade fréole. Les femmes portent le bleu sous une infinité de nuances. De si près, le cinq-mâts est encore plus impressionnant. Tout de bois de la coque jusqu’au bout des mâtures. Une passerelle a été dépliée jusqu’au sol. Des cuivres s’ajustent sur le pont.

 

) La fanfare fréole enfle, à peine discernable, à l’entame, des salves du slamino sur la coque. Un cromorne module son souffle, épaulé par quelques cors, que percent maintenant des coups de trompe. Un homme au pourpoint violet, assez âgé, suivi d’un autre, vêtu de parme sombre, descendent de la passerelle sans cérémonie… à notre rencontre. Golgoth et Pietro se sont avancés. Quoiqu’un peu raides, ils ont retrouvé leur stature.

— Le premier est le contre-amiral Sharav. Et derrière, tu as Elkin qui est commodore. Ils sont tous deux capitaines. Sharav dirige le contre et Elkin la navigation par vent arrière.

— Tu les connais tous, Carac ?

— J’en connais une bonne cinquantaine dans ce vaisseau. J’y ai navigué deux ans. Vous avez devant vous l’avant-garde technologique des Fréoles. Ils savent tout faire avec un bout de rafale. Ils peuvent remonder par furvent.

Caracole m’a glissé ça tranquillement… Par furvent ! Remonder par furvent. Je n’arrive pas à le croire. Il délire encore !

— Si mes yeux sont dignes de confiance, j’ai devant moi la 34e Horde, surprise en plein contre au beau milieu des steppes. Mes amis, bienvenue à bord du Physalis ! C’est un immense honneur pour nous de vous rencontrer et de partager avec vous notre modeste équipée. Votre réputation est éblouissante en amont comme en aval. Vous possédez, d’après nos sources, plus de trois ans d’avance sur la précédente horde, celle de vos pères, que nous avons par ailleurs rencontrés au pied de Norska. Ils vous attendent et ils vous saluent.

Pietro, ému comme rarement je l’avais vu, rompant tout protocole, ose un timide :

— Comment… Comment va mon père ?

— Au mieux. Il jouit d’une vieillesse heureuse et n’espère de la vie qu’une seule chose désormais : vous revoir vivant ! Nous portons en cale quelques cadeaux pour vous et les dénommés Talweg Arcippé, Sov Sevcenko Strochnis et Oroshi Melicerte, je cite de mémoire, pardonnez-moi si j’écorche vos noms. Ils nous ont été confiés par vos parents, au cas où nous vous croiserions. C’est chose faite et je m’en réjouis !

Des larmes de joie me montent aux yeux. Pietro est incapable de dire un mot. Talweg a la gorge nouée. Quinze mois que nous n’avions plus la moindre nouvelle fiable ! Et l’on tombe sur l’Escadre frêle qui descend en droite ligne de l’amont !

— Mais ne restez pas au vent et montez donc à bord !

— À combien de temps se trouve le village… la région dont vous parlez ?

— Norska ?

— Oui.

— En vaisseau ou à pied ? En vaisseau, par slamino, peut-être quatre mois.

— À pied.

Le contre-amiral se retourne vers le commodore, manifestement gêné, qui prend sur lui de répondre :

— Ma foi, nous ne vous avons jamais vu contrer. Mais à pied… Quatre ans, peut-être moins, je ne sais pas.

Nous sommes montés sur le pont du vaisseau, sans même penser à nous présenter, accueillis magnifiquement par des vivats et des cadeaux, rapidement happés par des hommes et des femmes trop heureux de rencontrer le mythe vivant que nous sommes, alors que je me sens si ridicule aujourd’hui : un randonneur de prairie, un piéton de l’existence…

— Trouboo ! Céleste jongleur, lanceur de phrases et conteur comme personne ! Je te croyais au bout du vent, à avaler la poussière d’Aberlaas pour l’heur de quelque femme à peau fine !

— Appelle-moi Caracole désormais, mon bon Balèvre ! C’est ainsi que je suis né à nouveau dans la horde têtue ! J’ai laissé fille, femme et fol, oublié les seigneurs abrités ! Aujourd’hui je file en Extrême-Amont, à mon rythme de tortue, pouvoir de là-haut vous cracher dans le dos !

— J’ai bien peur que tu n’aies plus guère de calcaire sur les os quand tu passeras Norska ! Mais je te souhaite grande vie et vent doux ! Viens goûter dans ma cabine le vin du pays rond !

 

π Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir le timonier. Pour qu’il me montre la trace à parcourir jusqu’à Norska. Pour qu’il m’indique quels vents soufflent dans chaque région où nous allons contrer. Pour évaluer les distances aussi. Il m’a montré ses éoliennes tripales, les transmissions à courroie et la complexité des engrenages. Il m’a présenté son triple jeu d’hélices : les hélices de poussée en poupe, les grandes planes dans la quille qui assurent le coussin d’air et les petites en proue pour la pénétration. Le navire est en permanence gangué d’une couche d’air qui fluidifie sa pénétration à haute vélocité. Sur cent de vent capté, le Physalis en récupère soixante-dix. L’efficacité aérodynamique de l’Escadre frêle n’a pas d’équivalent dans la nébuleuse fréole.

— Il nous a fallu une vingtaine d’années pour éliminer les turbulences de sillage. En particulier pour les écoulements instationnaires, détachés ou recirculants.

Je hoche la tête sans rien y comprendre.

— Nous avons augmenté la portance par une série d’ailerons latéraux, le long de la coque. Derrière, les turbines font le reste, par retransmission de l’énergie éolienne captée sur tous les mâts du vaisseau. Nous remondons à douze nœuds vent debout, sans même avoir à tirer des bords !

 

‹› Comment te sens-tu ? m’a demandé Oroshi, toute à sa joie, celle de savoir sa mère vivante, leur horde à quelques années seulement et de sentir à quel point on nous admire, même si, dans certains regards coupés, les prunelles scintillaient, je ne saurais dire… d’ironie ? Comment te sens-tu ? Comme une bougie qu’on allume et qu’on mouche, juste en déplaçant de l’air, qui ne sait plus sa chaleur, qui ne sent plus ce qu’elle éclaire ou qui. L’usure qu’on se cache, elle nous est retournée aujourd’hui comme une peau. Ce sentiment qui me serre la poitrine, dès que nous rencontrons des gens, celui de passer à côté de la vie, pendant que les Fréoles déambulent : si lestes, des lueurs… Avec leur voix bien timbrée et leur toison de joie que l’on chercherait dans la horde, où ? Caracole excepté, qui semble la porter sur lui, toute, pour nous tous à la fois. Il y a Arval aussi. La musique qu’ils ont jouée, nous ne savons plus ce que c’est. Les rires chez nous sont provoqués. Rien ne nous éveille vraiment, rien qui nous sorte de nos contres mécaniques. Et nous attendons le soir la voix de Caracole, ses histoires qui sont comme des appels d’air dans un buron, ses contes qui seuls nous trompettent qu’un autre monde est possible, où la fête existe, où l’amour soulève le quotidien. Ils sont heureux de nous voir, les vélivoles. Mais ils ne savent pas à quel point chaque moment avec eux, jusqu’au départ, nous laissera des traces, des traces longues, des éraflures et des rêves. Eux se nourrissent de rencontres, presque tous les jours, par dizaines de dizaines. Ils oublient, j’imagine. Ils peuvent vivre au présent, ouvrir les volets des paupières, laisser passer. Nous, comment dire ? Nous finissons les fonds de verre, la lichée d’eau-de-vie, pas même pour l’ivresse, juste pour remplir un flacon. Jamais été douée pour les culs secs et la repartie, le tac au tac. Les dialogues, je les finirai toute seule et plus tard, dans la litanie des collines, puisque je n’aurais pas su répondre ou quoi dire qui vaille, au milieu des landes les finirai, tranquille. Écoute « Aoui », opine du bonnet, écoute et te remplis. Écoute aux buffets, dans les dos tournés, promène ta fiole, goûte du doigt la crème battue des rires, écoute puisque tu n’es bonne qu’à cela. Écoute, pour le goutte-à-goutte du souvenir, petite source.

— Il paraît que vous êtes sorcière.

— Sourcière… Je cherche les sources pour les autres, je…

— Formidable ! Comment faites-vous ? Boirono, viens par ici, je tiens une sorcière de la Horde !

— Qu’elle est petite !

 

) Happé par l’euphorie des Fréoles, j’ai passé l’après-midi à parler de moi, de nous, d’un quotidien pour nous tellement banal, pour eux si magique, à imaginer que leur visage vibrait quand j’évoquais les camps du soir, les pêches en plein ciel de Larco, la rosée bue, les tempêtes, ce que nous mangeons parfois. Ils se sont agglutinés lorsque j’ai raconté la Strace et notre premier furvent catastrophique à quinze ans ; et nos sept mois d’autarcie complète dans le désert d’Alyvansky, avec cette nuit où Aoi s’est levée et a marché droit sur un puits enterré à quatre mètres sous la croûte de sel et dont personne n’a jamais compris comment elle avait pu le situer ! Je ne me suis pas rendu compte, noyé par les questions, de l’éparpillement de la horde sur ce navire trop vaste, de sorte qu’après trois heures intenses, au moment d’aller aux toilettes, cet acte si étrange pour moi, j’ai éprouvé un vide. J’ai eu brutalement besoin du groupe, de voir nos visages, j’ai cherché Oroshi des yeux, où était Pietro, qui discutait avec les filles – je n’ai retrouvé personne. Je me suis dit qu’à l’évidence, s’aérer de rencontres fraîches et fuir un peu le carcan du Pack devait être vital pour beaucoup d’entre nous, pour Caracole plus qu’aucun autre, alors que pour mon compte, je conservais cette envie de tout partager, ou plutôt de faire ces découvertes ensemble. « Tu n’as jamais envie d’être seul ? » m’a dit Oroshi hier tandis que j’éternisais, c’est vrai, mes « Bonne nuit ». Pas souvent, non : j’ai besoin de cette énergie fluante du groupe, de sentir les tensions et les fusions qui nous traversent, chacun et tous. J’ai besoin de me sentir noué dans la pelote de nos fils.

J’ai fini par tomber sur Pietro, lequel discutait avec le commodore de l’organisation de la soirée. Afin de rendre à notre façon l’accueil qui nous est fait, Pietro a proposé que notre troubadour fasse une présentation complète de la Horde et de ses fonctions avant le dîner. Il m’a envoyé le quérir pour que je le prévienne. Caracole a aussitôt souri puisqu’il adore ça, cette mise en spectacle de notre sobre Bloc qui y répugne, cette mise à nu, en scène et en son, de ce que nous sommes. À l’heure dite, il était toujours à plaisanter avec un petit groupe d’Obliques invités.

— Caracole, les Fréoles s’impatientent ! Ils veulent que tu présentes la horde pendant que les torches sont encore hautes. Tu te sens prêt ?

— Près oui. Mais de qui, Sov ?

— Pietro a décidé qu’on le ferait sur leur terrain de plate, au pont supérieur, puisqu’il y a des gradins. Ne multiplie pas les conneries, Golgoth tient à ce que ce soit un peu solennel. Tu es très attendu, tu sais ?

— Décevoir est un plaisir…

 

π Nous avions mis nos vêtements de rechange et taillé un peu nos barbes. Les filles s’étaient lavé le visage et les bras dans des vasques mises à leur disposition. Nous n’étions pas soignés, loin de là, mais suffisamment nets pour la parade. Au centre du pont supérieur, les Fréoles avaient creusé un terrain de plate d’une quarantaine de mètres de long sur une vingtaine de large. Ovale comme il se doit, il était flanqué de gradins en bois poli qui épousaient la courbe de la touche. Le parquet, impeccablement ciré, donnait une furieuse envie d’y faire ricocher le disque. Les cages utilisaient pour poteau un mât et pour barre transversale la vergue. Les filets de chanvre y étaient suspendus. Le lieu m’avait séduit parce qu’il permettait de placer chacun des sept rangs de la horde sur un degré du gradin. En faisant asseoir les Fréoles dans la tribune opposée, on leur offrait une vue complète. Caracole officierait sur le parquet.

 

‹› J’aimais les voir, mes petits bonshommes, sérieux comme des papes pour la revue. Talweg s’était coupé à la joue. Arval avait un pli en croix sur son maillot tout propre et Larco avait remis sa boucle d’oreille en buis, celle que je préférais. Aucun n’avait l’assurance qu’on enviait à Caracole, sa décontraction et sa féminité, qui lui permettait, comme là, de porter si joliment ce chapeau de feutre chipé à je ne sais qui. Coriolis le couvait de désir, elle ne l’avait pas lâché depuis l’arrivée des Fréoles, mais lui n’y prêtait guère attention, jouait parfois le jeu, plus souvent la fuyait… Et ça l’excitait, elle, encore plus, ça la portait à s’offrir, à faire pousser ses seins, parce qu’elle n’y comprenait couic, s’il la voulait ou non, mais moi je savais. Je savais qu’il ne s’attachait pas, notre troubadour, notre petit chat furtif à toutes, il ne vivait qu’ici, pas dans l’attente, il ne faisait que passer dans nos nids pour chaparder une plume à s’accrocher aux cheveux, cherchait pas à nous griffer, nous demandait rien sinon le plus dur, le plus haut : être en vie, chatonne et bougeante, sans cesse à bondir, vagabonde, à être autre alors que j’étais très bêtement moi, Aoi, « ruisseau souple », « petite eau », comme il m’appelait, quand il venait encore, au milieu de la nuit, moins souvent depuis qu’il avait su pour Sov et ne voulait le blesser. Il oublierait. Il oubliait magnifiquement, tout.

 

π J’attachais une grande importance aux présentations. C’était souvent la seule image claire que nous laisserions aux gens : le Fer et le Pack, le Bloc ; nos différentes formations de contre, selon le vent ; la description des fonctions de chacun, où le troubadour en rajoutait des kilos. Même ainsi, à vide, les gens étaient fascinés. Notre réputation nous précédait. Elle s’alimentait de notre reconnue vitesse. Jamais peut-être, depuis la 26e Horde, celle du premier Golgoth, qui avait sidéré par sa trace directe à travers le massif Hobbart, l’espoir de voir une horde atteindre l’Extrême-Amont n’avait été aussi fort. À trente-huit ans, posséder trois ans d’avance sur la trace précédente ne s’était jamais vu. Nous l’avions payé cher. Une ascèse extrême. Si peu de séjours en village. Des marches du lever au coucher. Et cette généralisation de la trace directe dont Golgoth avait fait un principe.

 

) Les Fréoles applaudirent l’arrivée de notre troubadour. Le pied à peine posé sur le terrain, il se jeta à plat ventre sur le parquet, glissa un peu puis se propulsa en l’air, retomba, reglissa, bondit à nouveau… Je compris, moins vite que les Fréoles déjà hilares, qu’il imitait le ricochet au sol de la plate ! C’était bien parti :

— Messeigneurs de la Frime, bonsoir ! Puisque nous nous connaissons, pour beaucoup, laissez-moi écourter la chamarre et assourdir les violons ! Sur ce gradin en face de vous, rasés de frais, la mèche en vrille et la chemise en vrac, est placée tout à trac – en guenille pour les meilleurs, pour les autres en haillons – la poussière du désert, ou pour mieux dire : sa coagulation… Ils sont l’orage marcheur ! Ils sont la foudre lente ! Ils sont de l’horizon les vingt-trois éclats de verre, les copeaux bleus et les tessons – j’annonce et vous présente, hirondelles et damoiseaux, nobles éologues et porte-drapeaux, la légende de cette terre : la Horde du Contrevent !

 

> Ça me fait toujours du frisson dans le dos. Il parle bien ce con… Et les autres en face qui applaudissent à tout casser !

 

π Doit-on saluer maintenant ? – Un petit rappel d’abord… Pour ceux qu’on vient d’extraire de la cale, sachez qu’une Horde se compose d’un Fer, à six membres – ce sont les barbares que vous voyez au pied du gradin ! D’un Pack de seize piétons – le troupeau que vous apercevez là, sur ces quatre rangs ! Et d’une traîne – les trois silhouettes à moitié alphabétisées que vous devinez là-haut. À tout geigneur tout honneur, nous commencerons par l’arrière pour revenir, progressivement – concentrez-vous c’est difficile – vers l’avant !

 

) Les Fréoles, bon public, sont déjà passés du sourire au rire. Massés sur leur gradin, ils retrouvent des réflexes de match et font circuler fiasques et gourdes en pointant leur doigt vers l’un ou l’autre d’entre nous.

— On ne les présente jamais qu’à moitié… On les prend dans les villages et on les jette ! On les cache à l’arrière pour leur confier les charges… Ils sont nos chiens de traînées, nos molosses à harnais – nos laboureurs. Ceux sans qui nous n’aurions ni habits ni vaisselle, ni outils ni couchage, ni outres de gnole, ni barriques d’eau. J’ai nommé la misère, j’ai nommé la poussière, j’ai nommé : les crocs !

 

π Barbak avance son immense carcasse de remorqueur en premier. Il masque à moitié Sveziest, rougissant d’honneur, et Coriolis, dont la présence sur le parquet a déchaîné les sifflements admiratifs.

— Eux au moins savent tirer quelque chose de leurs femmes ! lance un Fréole entre deux goulées de houblon.

— Et tu n’as pas encore vu l’aéromaîtresse !

— Devant eux, mesdames et messieurs, au sixième de nos rangs mais au premier pour le talent, se trouvent abrités nos quatre artisans. Le premier travaille le bois, le second le fer, la troisième le feu. Leur nom ? Silamphre, Léarch et Callirhoé. Et le quatrième, diront ceux qui suivent ? Le quatrième hameçonne l’espoir. C’est un homme magnifique, un pêcheur dont la ligne pend au-dessus de vos têtes, dont les poissons sont nuages, dont la mer est au ciel. Il nous a sauvés bien des jours d’une chasse impossible ou avare. On lui doit nos meilleurs petits déjeuners lorsqu’il laisse flotter, sous la voûte des étoiles, ses cerfs-volants à trappe pour les retirer matin. On l’appelle selon l’humeur le braconnier des nues, le mendieur d’azur ou l’airpailleur. Accueillez-le comme il se doit : Larco Éolo Scarsa !

 

¬ Larco s’avance, ému, avec sa cage volante flottant au bout de sa corde, entre les mâts. Les Fréoles sont épatés de découvrir cette fonction qui n’existait pas dans les hordes précédentes. Et pour cause : Larco n’a pas été formé comme nous à Aberlaas. C’est un Oblique qui nous a rejoints et qui a su s’inventer une utilité. Derrière lui a avancé ma petite Callirhoé. – Notre feuleuse : cuisson, cuisine et poterie, jette Caracole. « Notre forgeron, le cogne-tout » suit le salut de Léarch. « Notre homme des bois » celui de Silamphre qui agite, jovial, sa main en sortant des bols et des boos de son sac, des pales sculptées, de petites traceuses, des girouettes… – Mais passons au cinquième rang, qui comporte, comme il se doit…

— Cinq membres !

— Oui. Et le quatrième rang ?

— Quatre !

— Le troisième ?

— Trois !

— Je vois que vous savez compter. Moi aussi, mais surtout des histoires…

Alors ce cinquième… Ils sont frères, et plus encore : ils sont jumeaux ! Ils viennent des franges glacées de la bande de Contre. Ils ont poussé tout seuls et beaucoup mieux que d’autres, en large, en long et en travers ! Dans la Horde, ils sont là : un ! pour porter ; deux ! pour supporter ceux qui portent, trois, pour prendre en pleine gueule le rafalant du bord de fuite et couvrir de leur carrure la traîne… Ils sont inamovibles, sachez-le – Horst à gauche et Karst à droite –, nos deux fameux ailiers : les Dubka !

Bonne pâte, les frangins sortent du rang, bras sur l’épaule l’un de l’autre, et ils se balancent devant les Fréoles. Braves bouilles de mioches éternels, pas chipoteurs, gentils au tréfonds. Comme je les apprécie ces deux-là ! Si on leur avait donné une pierre à chaque service qu’ils ont rendu, ils auraient une tour qui toucherait le ciel aujourd’hui.

— Blotties entre les Dubka en cœur de Pack, blotties et couvées, lovées, fragiles, notre bien le plus précieux, trois, oui… trois femmes ! La première est d’ailleurs plus qu’une femme : c’est un pur ruisseau. Elle est notre cueilleuse et sourcière, la seule dont on ne puisse jamais se passer, la seule que j’aime : Aoi Nan !

 

‹› Je suis tellement surprise que je trébuche en ébauchant ma révérence. Les Fréoles redoublent d’applaudissements, sifflent des notes aiguës, ils me déshabillent du regard… Pour eux, j’existe depuis seulement quatre secondes…

— À sa gauche, amis au nez qui coule, à la gorge cracheuse d’autre chose que poèmes, celle-ci est pour vous, nous vous l’offrons, et à bon prix…

— On vous la donne, elle vaut rien ! rauque Golgoth.

— Notre soigneuse des plaies de l’âme et du corps, psychologue et médecin, vétérinaire de la harde, cajoleuse au besoin, je vous présente, orphelin que nous sommes, notre maman : Alme Capys !

 

Ω Le poids mort du troupeau, ouais, pire qu’un traîneau, la Capys : une vache à lait, au mieux. Sans lait. Et laide. À quoi elle sert, ce tas ? J’ai jamais compris les hordonnateurs là-bas dessus. Soigner quoi ? Soigner qui ? Si t’es malade, tu te bats, tu vas pas chougner dans les jupes d’une femelle qui va te donner un bol de soupe, caffi de feuilles de saule, à dégueuler du vert par les naseaux toute la nuit ! Et ça virevolte devant les matelots, avec son sac à patates, ça se croit regardable… Virez-moi ce boulis…

 

‹› Qu’elle est jolie ce soir, à la lueur des lanternes à huile… Elle a pris le temps de se laver entièrement et ses cheveux châtain clair, encore humides, frisent. La longue robe vert jade qu’elle a revêtue fait ressortir ses yeux et ses formes. Elle sourit aux galéjades des Fréoles : « Maman, j’ai mal ! », « Je me suis tordu le pouce, viens voir ! » Steppe la regarde (c’est drôle) comme s’il la découvrait gironde pour la première fois.

— La cinquième et dernière femme que je vais avoir l’honneur et l’avantage de faire scintiller sur ce parquet, vous la connaissez tous – au moins de nom. Sa mère est célèbre jusqu’au fond des puits de la bande de Contre ; sa grand-mère est tout simplement une légende. À elles trois, elles ont ouvert la lignée Melicerte, dans une charge intellectuellement aussi prestigieuse, sinon plus, que celle de Scribe. Elle a survécu à l’âge de dix ans au furvent qui l’a consacrée. Elle nous a évité plusieurs fois la mort – en toute amitié ! Elle fait partie de l’élite des vingt aéromaîtres qui sont gravés sur le marbre de l’Hordre. Elle a en outre l’élégance, elle a la noblesse, elle a cette intuition du souffle qui sidère et qui ravit, j’amène devant vous la petite-fille de Matsukaze : Oroshi Melicerte !

 

) Les applaudissements qui suivent ne sonnent pas sur le même timbre, un peu négligé, des précédents. Il y a d’abord une forme de solennité, qui tarit le tohu-bohu, et une tenue des poignets et des mains qui signale le respect. L’intense respect. Oroshi a descendu les marches avec ce port indéfectiblement altier qui la caractérise, et ce regard que je ne me souviens pas d’avoir surpris éteint, en trente ans de vie partagée. Cette fille cherche, elle cherchera inlassablement, jusqu’à la faux, le sens de tout cela. Comme moi. Notre lien n’est pas de titre ni d’intellect : il est à la pliure de cette quête – comprendre. Plus qu’aucun des autres, nous nous demandons. D’où vient le vent, où naît-il ? Non, ça c’est ce que les hordonnateurs veulent que l’on se demande, c’est la réponse qu’ils escomptent nous voir rapporter, à la manière de braves chiots. (Ou bien enterrer avec nous afin de laisser intact l’espoir ? À moins bien entendu qu’ils ne sachent. Qu’ils sachent depuis longtemps ce qu’il y a au Bout, mais ils envoient depuis des siècles des Hordes…) Plutôt cette question rêche : pourquoi contrer ? Pourquoi acceptons-nous de consacrer notre vie à aller quérir une origine que personne n’a jamais pu atteindre ? Parce que nous pensons justement y parvenir n’est pas la bonne réponse. Décidément pas. Il y a pire : ce n’est pas encore la bonne question, elle non plus. Cherche encore, petit scribe, cherche jeune chiot, cherche…

 

 Elle ne s’est jamais prise pour une crotte, l’Oroshi, regardez-moi ça. Elle nous toise de haut, avec ses babéoles dans les cheveux et son sourire frisquet. L’élite des aéromaîtres peut-être mais ça n’empêche pas de rester simple. Je voudrais la voir à l’arrière, tirer mon traîneau ! Caracole en fait trop pour sa pomme. Tout le monde est indispensable ici, Aoi ou Sveziest autant qu’elle ! Elle fait son boulot, c’est tout !

 

π Trois girouettes en or et cuivre surnagent de sa coiffe recherchée. Son haïk est d’un blanc crème qui prend agréablement la lumière chaude des lanternes. J’aime ce qui se dégage d’elle, ce qu’elle inspire : estime. Avant toute séduction.

— Puisque nous abordons le quatrième rang de la Horde et que je vous sens – attentifs, toujours certes, mais avides aussi d’éclats et d’action – je vais subtilement me retirer pour laisser cet espace à ceux qui sauront mieux l’occuper ! L’un affaite les faucons, l’autre les autours ; l’un privilégie la dureté du dressage, le respect strict des règles et des codes du métier ; l’autre fait confiance à l’oiseau, guide plus qu’il n’impose, s’appuie sur la connivence plutôt que sur l’obéissance. Tous deux sont d’excellents dresseurs et ils vont vous le démontrer. Voici le fauconnier, voilà son alter ego l’autoursier ! Place à la parade des oiseliers !

L’idée, naturellement, venait du troubadour. Nous l’avions testée avec succès dans plusieurs villages. Elle aérait sans conteste la présentation qui confinait auparavant au défilé répétitif. Notre fauconnier s’approcha en premier. Il demanda à Caracole de hisser un cerf-volant sur l’extrados duquel il avait ligoté une perdrix.

— L’un de vous aurait-il plaisir à piloter la perdrix ? demanda Darbon aux Fréoles amassés.

— Cerviccio va piloter ! C’est notre meilleur élément, annonça le commodore.

 

) Un jeune matelot aux allures nonchalantes, vaguement éméché, se leva à contrecœur sous les exhortations : « Cerviccio ! Cerviccio ! Cerviccio ! » Avec une moue, il prit des mains de Caracole les deux poignées d’étain, et rejeta d’un coup de tête ses cheveux noirs en arrière. Aussitôt, il se passa quelque chose. Dans ses mains, la bobine lâcha d’une coulée une bonne toise de fil et le cerf-volant, brusquement, s’éleva. Déjà des mousses avaient pris sur eux de grimper au mât de hune y affixer torches et lanternes afin d’éclairer au mieux l’évolution de l’écoufle. Capricieux, le vent faisait teinter les câbles, remuait les voiles ferlées, il actionnait par à-coups les éoliennes de stabilisation mais rien de tout cela ne semblait gêner le jeune pilote en penailles, qui se déplaçait maintenant sur toute la surface du terrain de plate sur d’improbables chaussons, en pas chassés et en glissades… Caracole me fit un clin d’œil qui en disait long et il se retourna, soudain sérieux, vers le fauconnier pour l’encourager à agir. Darbon déchaperonna son gerfaut préféré, au plumage d’un blanc très pur et le maintint quelques instants par les lanières qui entravaient ses pattes, en le présentant aux Fréoles. La beauté de l’oiseau déclencha des murmures d’admiration. Au-dessus de lui, le cerf-volant décrivait des vrilles ronflantes, plongeait et remontait, prêt manifestement à en découdre. Il n’y avait cependant rien de précis à gagner, sinon le plus précieux : l’estime de l’Escadre frêle, élite des Fréoles – ou la nôtre envers eux.

 

^ Darbon jeta son tiercelet sans même lui offrir une beccade et le gerfaut monta d’essor, entamant une carrière de droit fil dans le vent. Qu’il eût avué le leurre ficelé sur l’écoufle n’avait rien de très-évident tant il prit l’air, volant d’assurance, et promptement se guinda par-dessus mâts et nuées… Le jeune Fréole, à l’aise dans ses escafignons, dansait quelque farandole sur la boiserie, sans pour autant perdre de vue la querelle, essentiellement d’adresse, que nous lui proposions. Un tantinet nerveux, Darbon allait d’emblée tapoter le taquet afin d’affriander l’oiseau quand il avisa toutefois une tache claire – ledit faucon – et, au public assemblé, la désigna. Le gerfaut, entamant un degré, naviguait maintenant vent en queue, à quelques dizaines de toises au-dessus de l’écoufle blanche du Fréole, taillée en trapèze et supportant la perdrix. Sans tournoyer plus avant, le faucon ferma brusquement ses ailes et dagua en direction de sa proie. Si le Fréole avait, par défi, maintenu en une certaine fixité son cerf-volant, il n’eut, pour réagir adéquatement, qu’une infime portion de temps, laquelle il mit pourtant à profit, esquivant avec brio l’attaque en virant sur l’aile et amorçant force vrilles tombantes qu’il redressa céans. L’espace compris entre les deux mâts centraux et leurs vergues offrait, à cette joute, une scène très-circonscrite qui ajoutait à l’intérêt du moment. Bel oiseau de travail, le tiercelet n’allait certes pas se décourager pour une esquivade et il entama une nouvelle carrière, vent debout, se haussant sans grande difficulté bien au-dessus du navire et commandant, ainsi qu’il le devait, à la sphère de tous les possibles. Sa deuxième, sa troisième puis sa quatrième attaque n’eurent guère plus de succès que la première, mais il usa à plein de cette faculté qu’ont les falconidés de s’arrêter au plus fort de leur vitesse en ouvrant subitement leurs ailes pour se porter à un niveau équivalent à celui dont ils sont partis. Cette technique, dite ressource, lui donna, sans effort supplémentaire, l’occasion de fondre sur l’écoufle une bonne dizaine de fois, sans autre résultat que d’accrocher par une fois la toile et par deux fois de buffeter très-spectaculairement, au point que Darbon crut que son gerfaut avait pris coup. Les passades s’accumulèrent. Le Fréole montrait une dextérité étonnante, suscitant icelle l’engouement de ses pairs – et la rancœur d’un Darbon que je supputais fulminant de voir ainsi sa merveille humilier – croyait-il exagérément – son maître. L’intelligence toutefois du matelot était supérieure à son orgueil si bien qu’il mit fin à sa domination en ralentissant (très-discrètement) ses esquives de sorte que le faucon, lui infatigable, parvienne finalement à dérompre l’écoufle et à lier sa proie au sol, sous la ferveur acclamante des Fréoles, beaux joueurs davantage que nous-mêmes. Maladroitement, Darbon refusa à son oiseau de faire courtoisie, sentant peut-être ce que sa victoire devait à la complaisance de son adversaire, et il se retira sur le gradin en lui donnant quart de gorge.

Mon tour d’entrer en scène était donc arrivé…

— Notre grand maître l’Autoursier et ses lièvres !

 

) Combien je préférais, de nos deux oiseliers, l’autoursier ! Il fit une démonstration toute simple, à base de lièvres lâchés sur le pont qui couraient se cacher dans les amas de cordes, galopaient éperdus, sauvaient leur peau ou finissaient empiétés par l’autour et dévorés crus, à glaçants coups de bec, sous les cris des femmes. Plus que sa jovialité, plus que son humour sans prétention, plus que la façon si agréable qu’il avait de faire partager son enthousiasme et son amour des oiseaux, je l’appréciais pour sa vision du monde, si proche, par bien des angles, de la mienne. La fauconnerie, comme tout art, trahissait, dans le choix même des oiseaux à dresser et avant même tout dressage, un profond rapport aux choses. Les oiseaux de haut vol, comme les faucons, fascinent, pour faire vite, ceux qui privilégient la verticalité des rapports, la hiérarchie et la transcendance. Leur façon de s’élever, par carrières successives et degré, leur façon de ramer, fondée sur la force, leur façon de fondre tel un dieu vengeur sur leur proie, en font un symbole évident du pouvoir. L’autour, autant le dire, c’est tout autre chose. Oiseau de bas vol, ce voilier saillant n’a pas son pareil pour poursuivre ses proies à travers les taillis et les branches, au ras du sol, voire à les saisir au ventre des buissons. L’autour est l’oiseau de l’immanence, une foudre horizontale, capable de sauts ascendants, de quasi-voltes en l’air, d’une promptitude magnifique. Il chasse sur un plan transperçant, il troue et il parcourt, il est transversal, à même la terre, il atteint en trois battements sa vitesse optimale, il peut s’élever facilement vent arrière quand le faucon en est foutrement incapable. Il a la puissance mais ne cherche aucun pouvoir – puisque justement, il peut.

— Nous entrons maintenant au cœur du mystère… L’homme que je vais à peine vous montrer a survécu à un chrone. Depuis lors, son crâne est une courte prairie, ses cheveux des herbes folles. On ne le coiffe plus, on le jardine ! Il est de la Horde la mauvaise graine… et le Fleuron. Tout de go botaniste, cueilleur et druide, planteur éphémère, paysan nomade, cultivateur à la volée, capteur de semailles… Il est celui qui sent ce qui pousse amont. Qui sait ce qui se mange, ce qui se cuit, ce qui soigne et ce qui tue. Sa mère, qu’il me suffise de dire qu’elle s’appelait Siphaé Phorehys et qu’elle lui a tout appris – sauf la patience. J’amène devant vous la pampa, j’amène devant vous le veld et la toundra : Yol Steppe Phorehys !

 

‹› Je ne l’ai pas tondu depuis deux semaines, il refuse. Il « sent mieux les choses » lorsque c’est plus long, dit-il. Il est plus beau que Caracole, plus homme, tout aussi sensuel. Caracole… Il est insatiable, jamais ne fatigue, un feu follet, son visage de faune pétille, se plisse, rit, il glisse sur le parquet, volte et danse, tellement vite il enchaîne, ne laisse ni pause ni blanc, allez hop, la suite maintenant…

— On croit volontiers qu’une horde, c’est avant tout un grand Traceur et un bon Fer. Sans doute… Mais on oublie toujours qu’avant toute trace, il y a une avant-trace. Un petit gars, pas épais, qui court devant, tout seul, qui cherche la piste, qui traque les passes, qui semble fuir mais toujours nous revient. Pour lui, les paysages sont des mythes dont il faut défiler la trame. Il n’y a pas de buttes accumulées par le vent mais des gorces anciens qui dorment, pas de canyons creusés par la pluie, seulement le passage d’un serpent et la marque, sur les parois, de ses combats. Il n’y a même pas pour lui de vent, mais des fauvents qui remorquent la terre à leur allure et nous obligent à les poursuivre pour les stopper, si l’on peut, si l’on y tient. C’est un enfant sauvage, qui a survécu grâce à son intuition hors du commun et grâce à un imaginaire dont on soupçonne à peine l’étendue et la cohérente folie. Dans nos âmes, il a été baptisé, une fois pour toutes, « la Lueur » ; dans nos cœurs, il est Arval Redhamaj, notre éclaireur !

 

π Il bondit de son gradin et se prête au jeu des ovations. Son capital de sympathie est immédiat. Il sort de son sac des morceaux de bois, quelques pierres, des manches à air et des gonfalons. En un rien de temps, il balise un chemin qui part du terrain de plate et aboutit à un tas de cordes. Une dizaine de Fréoles aux chemises ambre (des matelots) l’ont suivi. Il s’agenouille et, d’un coup de patte, en sort un lapineau apeuré. Il le ramène sous les cris des Fréoles et l’offre à une fille. Il n’a pas prononcé un mot. Que des gestes. Arval.

— Le voici venu… Qui ? Le moment. Le moment qui aurait pu ne jamais se produire pour vous. Quelques centaines de mètres à droite ou à gauche de l’axe de contre et vous le ratiez. Ils sont six. Vous le savez maintenant. Disposés en triangle de percussion, toujours à la proue, à fendre – comme à la hache – le flux. Sans eux, je ne serais pas ici devant vous à multiplier mes arlequinades. Sans eux, il n’y aurait tout simplement pas de Horde. Ceux qui les ont vus contrer ne les tutoient plus. Le courage pour eux a cessé d’être un mot, il est devenu une certaine consistance du sang, un acte quotidien, une certaine qualité d’os : le Fer !

 

) Il n’y a désormais plus le moindre Fréole en l’air ou accroché aux vergues. Au dernier rang des gradins, les cuisiniers et leurs aides ont accouru, les mains huileuses, la cuillère à la main. Les machinistes ont laissé leurs machines. Une femme allaite son enfant debout sans lui jeter le moindre regard. Subitement, la voix de Caracole a changé, elle a quitté l’emphase pour s’inscrire dans la sincérité – une technique, rien qu’une technique de plus, la plus redoutable dans ses effets, nonobstant.

— À sa tête, regardez-le tranquillement, prenez votre temps, imprégnez-vous… À sa tête, il y a quelqu’un dont vous avez tellement entendu parler que vous avez peut-être fini par croire qu’il n’existait pas comme vous et moi nous existons. Qu’il n’était pas, ou plus, tout à fait humain, construit avec d’autres muscles que les vôtres, je ne sais pas… avec d’autres fibres. Ce quelqu’un, il est à présent devant vous. Ne lui demandez pas de sourire, et ne lui demandez pas comment il fait. Vous le verrez tenir debout quand même les chênes baissent la tête et se couchent. Je l’ai vu encaisser deux furvents. Il ne se plaint jamais. Il a pas appris. C’est un type qu’on finit par aimer malgré lui, malgré soi, pas parce qu’il serait le meilleur de sa lignée – il est le meilleur – mais parce qu’il ne sait pas ce que veut dire tricher. Souvenez-vous-en comme le neuvième, souvenez-vous-en comme le dernier parce qu’il n’aura pas de fils. Je veux vous voir debout, je veux vous entendre enfin : notre Traceur, Golgoth !

 

Ω Lâchez vos putains de mains l’une contre l’autre, cognez dedans, ouais, plus fort que vous ne l’avez jamais fait ! Vous savez pas qui je suis, personne sait ! Gueulez ouais, gueulez jusqu’à plus gorge ! Nous, on n’a pas de machines, on pue la merde, on a que nos boyaux et nos os à racler, vous savez rien, mais rien, RIEN !

 

) Caracole nous annonça dans la foulée « Sov le Scribe », « Pietro Della Rocca, notre prince », « le géomaître Talweg », « Firost de Toroge, pilier et chasseur », mais l’intensité avait chuté d’un sérieux cran et nous ne pouvions que passer en saluant dignement sans prétendre rivaliser en quoi que ce fût avec le tonnerre et l’émotion, la furie qu’avait déclenchée la présentation de Golgoth, lequel s’était avancé, poing levé, avec cette mimique indéchiffrable que les plus optimistes appelaient sourire, les autres une grimace. Sans aucune raison, notre troubadour avait interverti l’ordre habituel de présentation, ruiné la montée en puissance de l’attention et décidé qu’Erg achèverait. Pourquoi Erg ? « Parce qu’il assoure le spectacle, petit ! » me toisa-t-il, en magnat du cirque. La suite, autant le concéder, ne lui donna pas tort…

— Ja sis vivant, Ter es vivant, il est vivant, nous sommes vivaks, farfal ! Mais grâce à qui ? Qui nous sauve des attaques mortelles, qui nous défend ? Ah, parce que vous croyez qu’avec nos magnifiques haillons, nos tatouages célèbres sur l’épaule et dans le dos que personne ne voit, notre réputation que tout un chacun, naturellement, peut lire en lettres lumineuses sur nos fronts, vous croyez que personne n’aurait l’outrecuidance de venir nous agresser – pire encore, de chercher à nous tuer ? Restez-en alors, jeunes gens, à vos contes de fées… Ce type à ma gauche, vous avez raison, n’est qu’un pantin. D’ailleurs, pour s’en assurer, je vous propose un petit jeu. Vous êtes d’accord ?

— D’accord ! exulte la tribune fréole.

— Que douze des plus courageux d’entre vous, avec armes, disques, couteaux, harpons, ce que vous voulez, descendent sur le terrain de plate… Voilà, venez, ne vous dégonflez point tels des baudruches, j’ai dit douze, yak… encore trois… voilà… Le jeu est très simple. Les Fréoles, placez-vous au niveau de la cage… Bien. Que la Horde se lève à présent, oui, vous tous les gars, et aille se placer debout devant l’autre cage. Vous restez là, les hordiers ! Interdiction absolue de faire le moindre mouvement ! Durant toute la durée du jeu, vous êtes des statues. Erg va vous protéger. Erg, tu te places au centre du terrain…

— D’ak.

— Le but du jeu, pour vous Fréoles, est enfantin. Il s’agit de toucher un membre de la Horde, n’importe lequel, avec n’importe quoi : votre main, votre disque, un bâton lancé, une balle… c’est libre !

— Trop facile !

— Erg est là pour vous en empêcher, en tant que combattant-protecteur. Erg, tu es prêt ?

— Yak.

— C’est parti !

Presque simultanément jaillirent un disque de plate et un boomerang – impeccablement lancés dans notre direction. Le boo n’eut pas le temps de franchir la ligne médiane – il fut capté et rétrolancé droit sur l’envoyeur. Plexus. Le Fréole s’effondra. Le disque ricocha sur le parquet, s’éleva, mais Erg le dévia d’une manchette.

 

π Une balle part, très haute, un tir en cloche… Imparable. Erg tire sur les poignées de son sac. Une seconde. Le cerf-volant de traction, pas plus large qu’une serviette, surgit, prend le vent, arrache Erg du sol. Deux secondes. À la troisième, Erg est à quatre mètres de haut, en extension et il smashe la balle dans les tribunes…

 

) Il y eut un mince flottement fréole, le temps de réaliser ce qui venait de se passer ou d’imaginer une tactique, un geste gagnant. Ce fut un flottement de trop. Erg se plaça en vol-balancier à deux mètres au-dessus du parquet et il actionna, d’un retrait de coude, son arbalète mécanique. Il régla la mollette (j’imagine) sur vomiquier et appuya. Dix fois. Devant la cage fréole, il n’y eut plus, un « flottement » plus tard, qu’un seul type debout. Il avait, à la ceinture, une petite hélice, qu’il aurait eu le temps de songer à lancer. Peut-être. Mais Erg était déjà dans la cage, d’un seul bond air-sol, réalisé par vent contraire, grâce à un tir de harpon dans le parquet, suivi d’une traction sur le câble. Je ne vis rien de précis, juste la tête du Fréole frappant, mat, le montant du poteau et s’écroulant. À ses pieds, gisaient d’autres Fréoles les bras crispés sur leur ventre, vomissant.

 

π Il en reste un douzième, logiquement. Erg a toujours su compter. Il est à terre avec les autres. Mais il n’a pas pris, dans sa cuisse, de carreau infecté au vomiquier. Alors il retire sa chaussure, idée louable, et la jette à ras de terre vers nous. La chaussure fuse sur le bois ciré…

— Attention ! Sans doute parce qu’il est difficile de tirer une cible aussi petite sans angle. Plus vraisemblablement par habitude. Erg se retourne, déclique dans le mouvement le câble du harpon, décolle vent arrière – et tire. Le premier carreau s’enfonce dans le parquet. Le second cloue la chaussure sur place. C’est fini. Rideau.

— Erg Machaon, Messaignés ! Combattant-protecteur de son état, ailier du Fer et bricoleur, à ses heures, de babéoles !

 

(·) Moi, Machaon, il me terrorise. Je ne peux que me ranger à la réaction courroucée des Fréoles. La poudre de noix vomique, il faut à l’estomac trois bons jours pour s’en débarrasser. Je ne parle pas des incisions à la cuisse, j’ai honte pour nous. Je me suis évidemment proposée pour soigner les plaies, mais le médecin-chef des Fréoles m’a fait comprendre, avec tact, qu’il ne me faisait pas confiance. L’ambiance entre nos deux clans avait quelque peu fraîchi.

 

π Oui… Oui cela reste excessif dans le cadre d’un jeu amical. Erg aurait pu s’approcher, en étourdir quelques-uns au lieu de cribler les matelots à l’arbalète mécanique. Comme si notre vie en dépendait ! Le commodore et le contre-amiral m’ont exprimé leur compréhension. Ils admettent qu’Erg ne pouvait guère agir autrement. Ils en veulent plus volontiers à Caracole d’avoir proposé ce combat déséquilibré en connaissance de cause. La fête est maintenue sur le navire. Elle adoucira les tensions. Des lanternes ont été accrochées sur toute la mature avec un goût sûr de l’éclairage intimiste. De place en place, les flaques de lumière alternent avec des poches sombres qui facilitent les discussions plus personnelles. La musique de chambre se marie agréablement aux boiseries du pont. Dans mon dos, sans le montrer, j’écoute Firost discuter avec un homme dont je ne suis pas sûr qu’il appartienne à l’équipage. Sa tête m’est connue, sans que je puisse me remémorer… Il a des yeux jaunes très enfoncés. Un triangle en manière de visage.

— Il est impressionnant, dites donc, votre gars, votre guerrier-protecteur…

— Combattant-protecteur.

— Il est toujours comme ça ? Il sait pas s’amuser ?

— C’est pas ça. Erg, on ne lui a jamais appris à se battre. On lui a appris à tuer. C’est très différent.

— J’imagine…

— Tu sais, gars, en tant que pilier-chasseur, j’ai fait une centaine de bastons à ses côtés. Contre des bandes de crache-misère, la flibuste des plaines, des hordes d’Obliques à pied qui nous filait le train des semaines avant de nous attaquer en pleine nuit. Contre des manieurs d’écoufle, des lanceurs d’hélices capables de te trancher la tronche d’un jet, des jeteurs de boos genre aiguisés, tu vois ? Des mecs qui te lâchent à bout portant leurs disques crantés… On a affronté des dingues, des vrais barges. Une fois, y a quatre ans, on s’est trouvé devant un escadron de huit vélichars d’assaut, des pas franchement rigolards, équipés de lance-harpons.

— Eh bien ?

— Eh bien je ne me souviens pas d’un combat qui ait duré plus de cinq minutes.

— Sérieusement ?!

— Ce mec-là, il ne fait pas un geste qui sert à rien. Tu captes ? C’est même pas qu’il va vite. Un Caracole est plus rapide, par exemple. Il va juste plus vite que toi. Quand il jette son boo, le gars tombe. C’est tout. Tu te dis, caber il va se relever, attention… Mais il se relève jamais. S’il sort un disque, une hélice, elle part – et en face. Et en face, le mec peut courir, sauter, se planquer. Il a le droit. Mais à l’arrivée, il est clouté. Il connaît tous les points mortels, tous les défauts de la carcasse humaine, là où tu peux taper, là où ça se brise définitif : plexus, vertèbres. Il te tranche l’artère du cou d’une manchette, avec l’ongle, sans arme. Schlla ! Il se bat jamais. Il élimine. Il a été formé comme ça. Alors faut pas lui demander de s’amuser : il sait pas.

— Pourquoi vous l’appelez « combattant-protecteur » alors ? Appelez-le « assassin » !

— Écoute-moi… À Ker Derban, les protecteurs sont d’abord formés aux techniques d’autodéfense : comment parer une attaque ; comment surtout protéger un Pack qui sait pas se battre, à part deux-trois mecs comme moi, Golgoth ou notre forgeron Léarch… Cette formation est bateau, n’importe quel pirate un peu d’équerre peut en connaître autant qu’eux.

— Et il y a les techniques d’attaque…

— Voilà, t’as tout compris. Et là… Là, comment te dire ? C’est un autre cosmos ! Personne n’y a jamais mis les pieds. Les hordonnateurs travaillent sur les qualités propres du futur combattant, ce qu’il a d’unique. Ils l’encouragent à développer ses tactiques à lui, ses bottes perso, ses coups, à améliorer ses armes, sa logique de meurtre. Pendant son enfance, puis ensuite de village en village, grâce aux relais de l’Hordre, jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, il se construit un système d’attaque intégralement secret, une pure création, un truc qui sort du néant, sans aucune parade connue ! Il le teste grandeur nature. Il abat tous les témoins et tous les partenaires – sauf les mouchards de l’Hordre évidemment. À la fin, il y a une machine de guerre, qui n’appartient qu’à un homme sur terre. Qui est un homme : le système-Erg !

— Et d’après toi qui l’as vu combattre, qu’est-ce qu’il a de spécial, son système ? Qu’est-ce qu’il a inventé ? Enfin, si tu peux en parler…

— Il utilise la troisième dimension. Mieux que personne.

— Le combat aérien ?

— Il démultiplie ses angles de tir grâce au cerf-volant de traction, il peut frapper de n’importe quel point de l’espace. Sa couverture est sphérique. C’est une boule de feu. Il est monstrueux dès qu’il est en suspension…

— On a pu voir ça ! Et quoi d’autre ?

— Il est très discret aussi et il ne se vante jamais, coupé-je avec un brin d’agacement.

Mais Firost était parti sur sa lancée. Il fit mine de ne pas m’entendre.

— J’ai cru une fois qu’il allait mourir, et toute la horde avec. Une meute de pillards, des écumeurs, ils étaient une cinquantaine, organisés, avec les lanceurs en second rideau, bien abrités derrière les glisseurs. Erg a décollé, c’est moi qui tenais la longe, il a commencé à tirer à l’arbaméca, une pluie, des carreaux empoisonnés, ça faisait des trous francs dans les lignes ! Derrière, les gars ont répliqué à l’hélice : des modèles à quatre pales, très effilés, larges comme une assiette, pas plus. Erg a esquivé, mais la salve a déchiqueté sa voile, et il s’est écrasé au sol. Il est resté couché, raide. Il bougeait plus. On n’en menait pas large, je peux te le jurer. Devant nous arrivaient une trentaine de balafrés… Au pas. Le Fer était en position, Léarch et le Goth ne reculaient pas, mais sans Erg, autant te dire – on essorait du cul ! Il avait simplement adopté la tactique du putois, qu’il nous a expliquée ! Après coup. Il est resté carpette, intouchable, le buste juste un peu arqué, et il a roulé allongé en pilonnant en continu. Du bras gauche dans l’axe de l’avant-bras, toujours à l’arbaméca ; du droit à l’hélice imbibée de strychnine, en jets courbes. Cinq minutes, je te mens pas ! Ceux qui pouvaient ont calté en glisseur ! Les autres jouent au cerf-volant tout là-haut…

Cet homme en sait bien plus long qu’il ne le laisse supposer. Et Firost en dit trop. Décrire un combat d’Erg, quel qu’il soit, est déjà éventer une tactique. Il a bu au buffet. Il a l’ivresse bavarde, un rien bravache. Je le prendrais à part tout à l’heure. Quant à son interlocuteur, je vais mettre Oroshi dessus. Il a la gueule d’un Poursuiveur.

La Horde du Contrevent
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